Mathématiques · Probabilités

Le paradoxe de Simpson

Une tendance qui s'inverse

Le paradoxe de Simpson décrit une situation troublante : une tendance observée séparément dans plusieurs groupes de données peut disparaître, voire s'inverser complètement, lorsqu'on additionne ces groupes en un seul ensemble.

Pour bien sentir à quel point ce retournement est contre-intuitif, rien ne vaut un exemple chiffré. Prenons une étude réelle comparant deux traitements des calculs rénaux : la chirurgie ouverte (traitement A) et une technique moins invasive (traitement B).

Le saviez-vous ? Le phénomène porte le nom du statisticien Edward H. Simpson, qui le décrit en 1951 — mais Karl Pearson l'avait déjà signalé au début du XXe siècle.

Sur les petits calculs : A gagne

Pour les patients ayant de petits calculs rénaux, voici le nombre de guérisons sur le nombre de patients traités :

Petits calculs
TraitementGuérisonsTaux de succès
A — chirurgie ouverte81 / 8793 %
B — technique légère234 / 27087 %

Sur ce groupe, le traitement A soigne une proportion nettement plus grande de patients que B.

Sur les gros calculs aussi : A gagne encore

Pour les patients ayant de gros calculs rénaux — des cas plus difficiles à traiter — voici les mêmes résultats :

Gros calculs
TraitementGuérisonsTaux de succès
A — chirurgie ouverte192 / 26373 %
B — technique légère55 / 8069 %

Là encore, A l'emporte sur B, avec un écart plus resserré mais réel.

Et pourtant… en additionnant tout : B gagne !

A est meilleur sur les petits calculs, meilleur sur les gros calculs. On s'attendrait donc à ce qu'il soit meilleur au total. Additionnons pourtant les deux groupes :

Les deux groupes réunis
TraitementGuérisonsTaux de succès
A — chirurgie ouverte273 / 35078 %
B — technique légère289 / 35083 %
Info Aucune erreur de calcul ici : les six pourcentages sont exacts. C'est bien la même donnée qui, selon qu'on la regarde par sous-groupe ou globalement, désigne un vainqueur différent.

D'où vient le tour de passe-passe ?

La clé se cache dans les effectifs. Les médecins n'ont pas réparti les patients au hasard entre les deux groupes : ils réservaient surtout la chirurgie ouverte (A) aux cas les plus sévères, les gros calculs — plus difficiles à guérir, quel que soit le traitement.

Résultat : A traite 263 gros calculs pour seulement 87 petits, tandis que B traite l'inverse (270 petits pour 80 gros). Le traitement A est donc jugé surtout sur ses pires cas, et B surtout sur ses meilleurs.

Le saviez-vous ? La taille des calculs agit ici comme une variable de confusion : elle influence à la fois le traitement choisi et la chance de guérison, sans apparaître dans le taux global.

Une moyenne, c'est une moyenne pondérée

Un taux global n'est jamais qu'une moyenne pondérée par les effectifs de chaque sous-groupe. Si ces poids diffèrent fortement d'un traitement à l'autre, comme ici, la moyenne globale peut très bien ne plus refléter la tendance observée dans aucun des deux sous-groupes.

Avec des effectifs égaux dans chaque catégorie, pour les deux traitements, le paradoxe aurait simplement disparu et A serait resté vainqueur au global aussi.

Pas un cas isolé

Ce même mécanisme s'est retrouvé, entre autres, dans les admissions à l'université de Californie à Berkeley en 1973 : les femmes semblaient globalement moins souvent admises que les hommes, alors que département par département, elles l'étaient presque partout autant, sinon plus.

Là aussi, un facteur caché — le choix de départements plus ou moins sélectifs — suffisait à expliquer l'écart apparent, sans aucun lien direct avec le sexe des candidats.

La leçon à retenir

Avant de conclure à partir d'un chiffre agrégé, il est utile de vérifier si un facteur caché pourrait expliquer la tendance observée, en particulier quand les groupes comparés ne sont pas de tailles comparables.

Des chercheurs comme Judea Pearl ont depuis formalisé, avec les outils de l'inférence causale, les conditions précises qui permettent de savoir quand regrouper des données est légitime — et quand cela mène droit au paradoxe.

Documents sources
  • C. R. Charig et al., Comparison of treatment of renal calculi by open surgery, percutaneous nephrolithotomy, and extracorporeal shockwave lithotripsy, BMJ, 1986.
  • P. J. Bickel, E. A. Hammel, J. W. O'Connell, Sex Bias in Graduate Admissions: Data from Berkeley, Science, 1975.
  • J. Pearl, Causality: Models, Reasoning, and Inference, 2000.